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Journal d'un agent de collecte

221 jours

89 photographies

France

2025

Jour 3
J’ai passé ma journée à pleurer.

Jour 7
Chaque jour, je prends la route.
 Je sillonne les campagnes, les villes et les villages, de clinique en clinique vétérinaire, pour collecter les corps des animaux décédés. 
J’ai quitté l’enseignement artistique par nécessité. Je ne vivais plus, je ne gagnais pas ma vie; J’ai fais ça pendant 6 ans. Je me souviens du suicide d’une enseignante dans les locaux de l’école où je travaillais.  Elle a sauté du toit terrasse de l’immeuble, 8 heure du matin. Je ne me souviens plus du jour exacte. Il me fallait un nouveau travail; Je suis devenu agent de collecte pour un crématorium animalier. Un métier discret,  qui m’a d’abord paru original mais sans relief. Je voulais être dans un camion, seul et autonome.

Jour 20
Je passe mes journées sur les routes.
Chaque matin, je prends mon camion, je vais de clinique en clinique. Je récupère les corps des animaux décédés. 
Les kilomètres défilent.
Mon regard se porte plus loin, je vois d’autres choses. 
Je respire. 

Jour 23
Le travail est difficile; Un ennuie profond m’étreint mais ce matin j’ai décidé de prendre dans mon sac mon appareil photo.
Je photographie les paysages que je traverse à travers le pare-brise de mon camion. Ces images capturées à la volée, dans le mouvement, dans l’attente ou la solitude, comme une narration hasardeuse de mes journées aux rendez-vous organisés.

Jour 27
Beaucoup de déchets photographiques, beaucoup de déclenchement pour rien, je n’ouvre pas mon appareil, je laisse faire les images. Je ne m’attends à rien. Je continue de déclencher. 

Jour 41
Il y a des paysages que l’on ne choisit pas de traverser.
 Des routes qui s’imposent, des départs silencieux, des espaces de passage. Chaque jour, je prends la route. Je viens cueillir la mort après son passage.


Jour 42

Je roule au-delà des territoires, je cavale en direction du soleil levant dans un bruit tonitruant et je vois encore dans le ciel qui baye et bégaie l’étoile du matin vibrant de tout son centre dans le ciel rose et rouge.  Je suis le cochet des enfers sur le chariot de la mort. Et sur les bords de route, à mon passage précipité et brusque, les animaux ploient je genoux. Je les salue.

Not today Gribouille, not today ! 

Jour 75


Je ne sais pas quand c’est arrivé, mais un jour j’ai sorti mon appareil photo. J’ai photographié les paysages à travers la vitre, sans même réfléchir. Juste pour garder une trace. Juste pour survivre à l’ennui. Je prends ces images comme on tiendrait un journal. Des bouts de route, des ciels bas, des lignes de fuite. Je traverse des lieux sans les habiter. Toujours en mouvement, toujours de passage; Étrange sentiment.

Jour 76
Il y a quelque chose de bizarre dans ce métier. Quelque chose d’invisible qu’on ne raconte pas. On transporte la mort, pas n’importe quelle mort. On transporte aussi du temps. Beaucoup de temps. Un temps lent, un temps suspendu. Un temps qu’il faut apprendre à habiter sans se perdre. 
Fabriquer une mémoire de ces jours qui se ressemblent. Etrange sentiment.

Jour 89 
Je n’ai pas de devise héraldique. Si j’en avais une. « Ferme les yeux, prends une photo, compte jusqu’à dix. »

Jour 100
100 jours je roule.

Jour 113

Le monde défile dans un mouvement lent, parfois suspendu, parfois flou. Des paysages pris dans le mouvement, des routes qui fuient, des horizons incertains. Chaque image est une respiration dans la répétition.
 Chaque image est un arrêt dans le flux.
Des traversées. Des seuils.
 Mais dans ce va-et-vient quotidien, je retrouve un rythme, une sorte de poésie involontaire, comme si les paysages m’aident à supporter le poids invisible de ce que je transporte. Ces photographies sont des traces de cette traversée intérieure. Des images pour fixer le temps qui s’échappe, pour habiter autrement ma vie un peu chiante.


Jour 125
Je me surprends à regarder le ciel, à guetter les variations de lumière, à chercher une forme, un détail, une rupture dans le monotone.
Il n’y a rien à voir, et pourtant il y a tout.
 C’est peut-être ça le deuil aussi : un espace entre deux choses, entre deux temps, entre deux états.
Un passage.
 Un flottement.
Je roule. Je photographie.
 Bizarre décision.

Jour 127
Je ne vois rien.
 Je fais ce qu’il faut.
 Je conduis.
 Je cueille.
 Je repars.

Jour 135
Un autre jour.
 Tout recommence.
Même route.
 Même ciel.
 Même gestes.
J’ai l’impression de m’effacer un peu plus chaque fois.
 Comme si je devenais moi aussi un paysage.
J’aurais aimé être un vallon entouré de montagnes dans lequel il y aurait un lac entouré de sapins titanesques. Une maison en bois avec des grandes fenêtres toutes en direction de la lumière, et les eaux calmes de cette large goutte et de roche. 

Jour 139
Je prends une photo.
 Ça me ramène.
 Ça me tient là, juste assez, juste après,
c’est peut-être ça qui compte :
Je roule.
 Je photographie.
 Je recommence.

Jour 141
Nouvelle journée, il pleut, 
Aujourd’hui c’est jeudi
Je roule sur des petites vagues
J’avance dans un camion qui tangue
Je suis un chalutier à la dérive
Un container sans radeau
Toujours.

Jour 148


Un éclat. Une ombre. Un frisson dans le paysage.
Je photographie sans réfléchir.
Je ne m’arrête pas.
 Je ne cadre pas.
 Je ne regarde même plus dans l’œilleton.
Je tends le bras, j’appuie.
 Automatique
. 
Sans plus y penser.
Et parce que ce geste me garde.

Jour 149


Je ne m’arrête jamais vraiment.
 Je ne regarde pas vraiment.
 Je prends ces images à l’aveugle.
 Je ne sais pas ce qu’elles racontent.
Je roule.
 Je crois voir.
 Je photographie.
Et tout recommence.

Jour 153
Et la route déroulait sa lumière tremblante du matin, 
les yeux mi-clos, 
le cœur sans balise, à longer des talus en fleurs, 
des fossés pleins, des hangars qui n’ouvrent plus, 
et des arbres maigres qui plient sous le vent.
Et le soleil glisse sur le capot et s’accroche 
aux phares des voitures que je croise 
toutes ces vies que je croise 

Jour 154
Et je pense
aux silos, 
aux villages sans nom, 
aux cafés fermés, 
aux chiens qui dorment devant les fermes. 
Le temps ne passe pas ici, il se traîne. 
Il s’étale. 
Il bâille. 
Il s’oublie. 

Jour160
J’ai vu trois maisons identiques, 
posées côte à côte, 
comme des sœurs muettes.
Elles regardaient la même colline.

 

Jour 162
Je me suis arrêté pour pisser dans un bois.
Le sol sentait le petrichore.
J’ai pensé rester là, sans raison.



Jour 163
Il y avait un arbre fendu par la foudre.
 Je l’ai vu trop tard.
 Tant pis. 
Je photographie sans viser.
 Sans ralentir.
 Sans respirer.
 Peut-être que c’est ça voir.
 Ne pas chercher.


Jour 164
À la sortie d’un village, un panneau « Bienvenue ».
Il n’y a plus rien d’écrit derrière.
Juste un fond blanc gratté par les intempéries.



Jour 167
Je roule.
 Je photographie.
 Je m’endors.
 Je me réveille. 
Je recommence
Je sens mes mains qui serrent le volant sans y penser.


Mes yeux qui brûlent, ils cliqueti-claque
nt


Jour 170
Et si l’appareil photographiait à ma place.
 Combien de clichés flous à travers le pare-brise.



Jour 221
Je ne prends presque plus mon appareil photo.
 Je ne déclenche plus.
 Maintenant, il encombre mon sac
Il me reste encore une image à faire.






 

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